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27 Novembre 2021

:: Nos éditos ::

Une critique de la critique des grèves (20/06/2011)

La région liégeoise vient de connaître, à nouveau, une petite semaine sans autobus. Peu avant cela, un long conflit avait perturbé la distribution du courrier. Des actions ont eu lieu à la SNCB. Autant d’occasions, pour les poujadistes de tous poils, de se déchaîner contre les agents des services publics, contre les syndicats, contre ce petit peuple qui a ainsi l’audace de se révolter et de perturber le cours normal des choses.

La critique est d’ailleurs plus facile aujourd’hui : blogs, réseaux dits sociaux… La panoplie des nouveaux outils de communication permet à tout un chacun d’exhaler ses haines quotidiennes, ses rancœurs et frustrations, d’autant plus aisément que c’est somme toute à la portée de tout le monde techniquement, pas cher du tout et généralement couvert par l’anonymat pervers qui est celui des pseudonymes.
 
Certes, blogs et autre pages Facebook ne sont au fond qu’une formidable évolution technologique de ce qui était autrefois le traditionnel courrier des lecteurs, dans les quotidiens. Mais à mes débuts dans ce métier, ce qui nous met tout de même trente ans en arrière, le courrier des lecteurs était relu avant publication (aujourd’hui, les expressions des internautes sont retirées des sites quand cela fait trop de foin, ce qui est bien le signe qu’elles ont été injectées sans vérification), les lettre anonymes expédiées au bac et, souvent même, on procédait à une sommaire identification de l’auteur. Toutes choses qui n’existent plus aujourd’hui, s’agissant des signatures type « frustré1534g » ou « marceldenface 128 ».
 
Aujourd’hui, tout ça est publié sans retenue. On va plus loin : certains quotidiens relayent complaisamment ce qu’ils trouvent sur leur site, et en tirent même des conclusions, confondant éructations et analyse d’opinion. C’est la spirale : les médias relayent le mécontentement de « l’opinion », interpellent les politiques qui ressortent des tiroirs leurs projets de limiter d’une manière ou d’une autre le droit de protester, dont le droit de grève est une forme. Et il n’est pas rare que les autorités interpellées, direction ou conseil d’administration, ne décident de tout bloquer en spéculant sur l’impopularité ainsi mesurée des mouvements, impopularité qui devrait finir par donner mauvaise conscience aux grévistes et les pousser à arrêter…
 
Et nous en arrivons ainsi à ce qui est peut-être l’objectif suprême : culpabiliser le protestataire organisé et capable d’efficacité. Culpabiliser les organisations syndicales, pour les affaiblir dans l’opinion et, à terme, en réduire le pouvoir. RegardeZ ce paradoxe : les mêmes médias qui vocifèrent contre les mécaniciens des TEC en grève s’émeuvent aux larmes de l’esprit citoyen des « indignados » de la Puerta del Sol.
 
Evidemment, disent-ils, ce n’est pas la même chose. En clair, les « indignés » n’emmerdent personne, les grévistes du TEC bien. C’est exact, et c’est bien pour cela que les grévistes du TEC ont fini par obtenir une solution. Par contre, un pouvoir politique peut vivre des mois avec des gens qui font pousser des tomates sur une place, en s’organisant en sympathique communauté de jeunes sous le soleil. Et les médias, eux, tourneront la page, ce qu’ils avaient déjà commencé à faire quand les « indignados », la semaine dernière, ont décidé de lever le camp. Assurément, cela aurait tourné autrement si les « indignés » s’en étaient allé bloquer une autoroute, envahir le parlement, les ministères, les banques… Bref, s’ils avaient commencé eux aussi à emmerder le monde.
 
En fait, on en revient aux racines de la protestation sociale : par essence, elle cause des désagréments, voire plus, à des gens qui ne sont pas directement concerné. Une grève est un moyen de pression fondé sur l’arrêt du travail. Dans le secteur privé, la grève a pour but de menacer le patron d’une perte financière telle qu’il a intérêt à trouver un terrain d’entente avec ses travailleurs. Mais si le patron est la principale « victime », il n’est pas le seul : les clients, sous-traitants, fournisseurs et les travailleurs de ceux-ci, qui n’ont a priori rien à voir avec le conflit, finissent aussi, s’il perdure, par en subir des conséquences.
 
Et dans le secteur public, la grève est clairement un moyen de protestation contre les directions, donc contre le pouvoir politique dont elles émanent. Le mécontentement de l’opinion que mettent en scène les médias pour mieux le brandir est précisément la matrice de la pression. Alors me direz-vous, de quoi les grévistes se plaignent-ils ? Ils veulent du mécontentement, ils sont servis…
Justement non. En focalisant là-dessus, en mettant en avant les désagréments subis et l’émoi des citoyens, les médias qui jouent à ça (en clair, la quasi-totalité des médias…) et les responsables politiques forment une drôle d’alliance dont le but est de gommer le mouvement en lui donnant l’apparence de l’absurdité, en le présentant comme décalé, « d’un autre âge » par rapport à une société qui aurait évolué et évacué la brutalité en dehors des rapports sociaux. Cette brutalité ne serait plus que le fait de quelques illuminés privilégiés, de quelques « preneurs d’otage » isolés, indifférents à l’opinion parce qu’en décalage avec les « vrais » problèmes de celle-ci.
 
Et bien non, pas du tout. Un tel discours est une reconstruction de la réalité qui passe d’autant plus facilement, il est vrai, que des désagréments existent. Il faut donc rappeler quelques petites évidences.
 
La première, c’est que la grève est un échec, comme la guerre l’est dans les relations entre les Etats. Elle sanctionne l’inaboutissement des procédures de dialogue social. Or ces procédures, il ne faudrait pas l’oublier, étaient largement une revendication du monde du travail. Ne serait-ce que parce que la grève coûte aussi très cher à ceux qui doivent la faire… Cet échec est d’ailleurs particulièrement patent dans le cas des services publics, où la dégradation sociale est intimement liée au développement, dans le chef des responsables politiques, d’une pensée niant l’essence même du service public et donc lui déniant tout moyen.
 
La deuxième, c’est que les grèves se font et se défont dans la démocratie. Le déclenchement et l’arrêt d’un tel mouvement sont même parmi les plus beaux exemples de fonctionnement démocratiques : tout ceux qui ont un jour assisté à une assemblée à ce sujet savant qu’il n’est pas possible de conduire très longtemps l’assistance là où elle ne veut pas aller.
 
La troisième, c’est que la grève fonctionne, en ce sens qu’elle aboutit le plus souvent à des résultats, même si ceux-ci sont objectivement rarement identiques à la totalité des demandes initiales. En ce sens, elle reste donc sinon moderne (la question de la modernité n’a d’ailleurs ici pas de sens), du moins efficace. Tout ce qui a été essayé comme autre forme de protestation apparait comme en retrait sur le plan des résultats. La grève est donc, curieusement peut-être, une façon plus rapide de sortir d’une situation bloquée.
 
La quatrième, c’est que la grève n’oppose pas des « citoyens » et de protestataires, tout simplement parce les protestataires sont toujours des citoyens et les citoyens deviennent à l’occasion des protestataires.  On se rappellera par exemple que le ministre de tutelle des TEC, Philippe Henry, qui n’est d’ailleurs pas le pire qui ait exercé cette fonction, organisa lui-même moultes grèves dans l’enseignement supérieur, où il étudiait. La grève est l’expression de travailleurs, elle a donc toute sa légitimité citoyenne.
 
On en restera là, même si bien d’autres constats devraient être faits. On aimerait retrouver, parfois, ces évidences là où circulent les opinions. On préférerait que les conflits comme ceux que nous venons de vivre soient plus souvent analysés dans la nuance, comme un moment symbolique de la vie au travail, et pas comme un match de foot. C’est sans doute trop demander : ceux qui tirent vraiment les ficelles de l’information n’y ont aucun intérêt.
 
Fabrice Jacquemart
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