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27 Novembre 2021

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On nous cache-cache et cache-tampon (16/05/2011)

Il fallait s’y attendre, puisque l’événement est d’importance : l’exécution de Ben Laden par un commando d’élite américain a écrit un nouveau chapitre du grand livre de la « Théorie du complot ». Quasiment dix ans après le 11 septembre et les attentats à New York et Washington, cela tombait bien : il était urgent pour les conspirationnistes de retrouver une histoire propre à relancer leurs thèses. Et donc voilà : comme s’en moquait la semaine dernière l’éditorialiste du magazine français Les Inrockuptibles, « à l’instar d’Elvis, et contrairement à Paul McCartney, Ben Laden ne serait pas mort ». Notez que ce n’est là qu’une version. Selon d’autres, Ben Laden est bien mort, mais il l’était déjà depuis longtemps, et si l’annonce vient seulement d’en être faite, c’est parce que cela arrangeait bien, maintenant, Obama et Al-Qaida réunis.

Il n’y avait sans doute pas moyen d’y échapper. Publier ou non la photo du cadavre de Ben Laden ne change rien à l’affaire. La publication de dizaines de photos de l’avion qui s’est écrasé, le 11 septembre 2001, sur le Pentagone, n’a pas empêché un « journaliste –écrivain » de bâtir une fortune éditoriale en affirmant qu’il ne s’agissait pas d’un avion, mais d’un missile. La photo du chef d’Al-Qaida peut très bien être considérée comme un bon travail sur Photoshop par ceux qui pensent qu’il est toujours vivant et être, pour les autres, une preuve supplémentaire qu’il est bien mort. Mais avant.
 
Il n’y avait sans doute pas moyen d’y échapper… Quoi qu’il arrive, il s’est toujours trouvé des gens pour douter de la véracité des faits, ou de l’explication qui en est fournie. Ce chroniqueur tendre et ironique qu’était Jacques Lanzmann faisait chanter à Dutronc, dans les années soixante, « On nous cache tout, on nous dit rien / Plus on apprend plus on ne sait rien / On nous cache-cache et cache-tampon ». Il y aurait un travail aussi amusant qu’iconoclaste à appliquer la théorie du complot sur l’épisode de la crucifixion du Christ, suivie de la résurrection. La Révolution française, certains l’ont déjà écrit à l’époque, était une conspiration antichrétienne conduite par les Lumières, avec pour but la disparition de toutes les religions et la création d’un gouvernement mondial unique supplantant toute les nations… Des conspirations, il y en a des masses, il y en a des tonnes, il y a même un site internet qui en fait le recensement, et une encyclopédie (en anglais hélas) qui les énumère sur, tout de même, 400 pages.
 
Un philosophe français, Pierre-André Taguieff, par ailleurs spécialiste du racisme et de l’antisémitisme, a résumé les principes des croyances conspirationnistes : « Rien n’arrive par accident ; tout ce qui est arrivé est le résultat d’intentions ou de volontés cachées ; rien n’est tel qu’il paraît être ; tout est lié, mais de façon occulte ».
 
Il n’y a, donc, pas moyen d’y échapper. Selon un sondage, 17 % des Français sont adeptes de ces théories, et on suppose que chez nous les chiffres ne seraient pas fondamentalement différents. Il ne semble par ailleurs pas exister de sondages antérieurs sur la question. Le mouvement s’amplifie-t-il ou est-il, au contraire, stable ? La réponse est une question de pressentiment bien peu scientifique. Mais c’est bien l’impression d’une amplification qu’on ressent. Les théories les plus rocambolesques trouvent dans le net et les réseaux sociaux un extraordinaire terrain de propagation. Et certes, les « anti-complot » bénéficient-ils tout autant d’internet. Mais le verrou d’une certaine raison a sauté, qui limitait par exemple le nombre d’éditeurs ou de médias prêts à se lancer dans des théories de ce genre. Et il reste sur internet cette réminiscence de ce qu’était la Toile, « avant », un véhicule de la contre-culture, ce qui continue à donner toujours un poids relatif plus important à ce qui émane de circuits parallèles qu’à ce qui provient de sources institutionnelles.
 
Les théories du complot, dans un monde qui est ressenti comme de plus en plus complexe, sont aussi une façon très simple d’appréhender les événements. Le linguiste, philosophe et militant de gauche américain Noam Chomsky  l’a exprimé de manière fort drôle : « A mon avis, ‘théorie du complot’ est devenu l’équivalent intellectuel d’un mot de cinq lettres. C’est quelque chose que les gens disent quand ils ne veulent pas que vous réfléchissiez à ce qui se passe vraiment ». La théorie du complot serait un nouvel opium du peuple permettant à l’opinion de trouver facilement coupables et explications, et de s’en satisfaire. Cette piste-là tient la route, à condition évidemment qu’on ne se mette pas à penser que des puissances occultes manipulent les théoriciens du complot, auquel cas l’antithèse ressemblerait furieusement à la thèse…
 
L’idéologie conspirationniste, si elle se répand, est probablement aussi le reflet de l’individualisation croissante des rapports humains. Tout ce qui se passe est désormais le fruit de la volonté de quelques-uns. Volonté occulte, certes, mais volonté de l’un ou l’autre, ou, au plus large, d’une oligarchie. La théorie du complot met ainsi en cause toutes les philosophies  qui, au XIX° puis au XX° siècles, ont tenté d’expliquer le monde en examinant les rapports sociaux, les lois économiques, les modes culturels ou même les fondements de la psychologie. L’individu redevient « un », seul décideur. La loi du plus fort supplante tout, le plus faible n’a plus qu’à prendre conscience de son état, à ne pas s’en mêler et à vivre comme on le lui demande, espérant seulement ne pas être au mauvais endroit au moment où les forces du complot passent à l’action.
 
Sur le plus long terme, cela remet en cause le lien de confiance indispensable, dans une démocratie, entre le pouvoir et les citoyens. Cette confiance, ce contrat social, quelle que soit la manière dont on le définit, est le socle de la démocratie. La théorie du complot la pulvérise et instille, jour après jour, une méfiance qui est celle des systèmes totalitaires, où le peuple se défie de ses dirigeants, lesquels le lui rendent bien.
 
Il n’y a pas moyen d’y échapper ? Si, peut-être tout simplement. En recommençant à se servir de sa tête. L’histoire de l’Humanité, depuis la domestication du feu jusqu’à la conquête de la lune, prouve qu’après tout, ça ne marche pas si mal, malgré ceux qui pensent que c’est un dieu qui a donné le feu aux hommes et que les Américains n’ont marché que dans le désert de Mojave.
 
Fabrice Jacquemart

 

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